Il paraît que l'IA est un outil incontournable de notre époque.
À l'attention des personnes avec qui je travaille ou suis sur le point de travailler, je tiens à vous informer par ce billet que je prends grand soin (et grand plaisir) à contourner cet outil qui pour moi, et de très nombreuses personnes, fait s'effondrer le sens profond de tout ce qu'il touche. Je peux vous dire au passage que je n'ai jamais eu antant de joie à travailler sur les oeuvres, enregistrer des moments de grâce, manipuler le son, jouer d'un instrument, trouver une mélodie, écrire, travailler sur une pochette d'album ou une affiche avec les moyens que j'ai. Toute aussi immense est devenue la joie d'assister à un concert, contempler une oeuvre graphique, musicale ou littéraire, accomplis par des semblables qui cheminent vers l'expression de ce qu'ils et elles ont dans l'âme. C'est une joie simple et sincère, qui découle naturellement de la réponse qu'on choisit aux questions fondamentales que pose cette technologie.
Bien que j'ai la responsabilité d'être enseignant dans le domaine du son, je préfère être honnête avec mes étudiants à ce sujet : l'avancée de l'IA ne m'intéresse pas du tout. Pas plus que si on m'annonçait qu'une armée de personnes réduites à l'esclavage à l'autre bout du monde pouvait réaliser les mêmes prestations que moi en un clic et pour 5 euros. Ça ne serait pas une raison de me faire changer, ni même d'étudier les aspects positifs d'un progrès qui n'en est pas un. Je n'aurais aucune raison d'abandonner ma manière de faire (qui évolue selon son cheminement propre), ni de remettre en question les outils que j'ai choisi d'utiliser, le temps que j'y passe, le prix que ça coûte, aucune raison d'abandonner un savoir-faire qui constitue une telle source de joie et d'enthousiasme pour moi-même et pour les gens avec qui je travaille. En réalité je ne pourrais que déplorer qu'un tel procédé existe, de par sa pauvreté éthique et la misère qu'il engendre au nom du marché et de la concurrence. Et je me permets d'ajouter que les responsables du drame seraient à la fois ceux qui en seraient à l'initiative, et ceux qui choisissent de l'utiliser tout en connaissant l'arrière-boutique. Au final, la situation aujourd'hui n'est pas si différente... Ce qu'il y a derrière un clic sur une IA générative (et il n'y en a rarement qu'un) n'est pas plus reluisant, malgré le discours managérial ambiant qui voudrait nous faire considérer cette technologie comme incontournable. L'intelligence artificielle dans le domaine de l'art représente de multiples désastres à bien des égards, que je ne prendrai même pas la peine de développer ici tant la littérature philosophique, écologique et anticapitaliste abonde en ce sens. Je résumerai simplement ma position sur le sujet : je déteste l'IA générative et son usage dans la création. Si on travaille ensemble, il vaut mieux le savoir.
Je pourrais résumer ainsi le métier que j'ai la chance d'exercer : par le son, j'aide mes collègues artistes à accoucher de ce qu'ils ont en eux, faire émerger ce qui est beau et intéressant, sans se trahir. Nous le faisions en évitant ou minimisant autant que possible certains artifices, et ce déjà bien avant l'IA. Nous allons continuer.
Je peux vous donner des exemples concrets d'artifices déjà anciens. Lorsque je travaille sur les films, j'évite la post-synchronisation à outrance (refaire tous les dialogues en studio), le nettoyage du son direct avec des réglages automatiques qui abiment les voix humaines et vident le son de ses précieux détails. Je préfère laisser une majeure partie de l'ambiance dans le son pris par perche. Je ne retire généralement que les bruits liés à la technique (bruits de perche ou de micro), les bruits accidentels ne pouvant pas faire partie de la scène, et les ambiances parasites (qui, au passage, sont quasiment toujours liés à quelque chose qui fonctionne à l'électricité où à moteur). Quand il faut refaire un bout de dialogue, plutôt qu'une séance en studio, je privilégie un mini-retournage de la scène sans caméra, avec du matériel de tournage et non de studio, dans un décor similaire et les mêmes positions de jeu qu'au tournage pour en retrouver l'intention. J'évite aussi autant que possible l'utilisation de banques de son préexistantes, même si dans des cas particuliers il n'y a pas le choix. Je fais systématiquement une passe d'enregistrement de bruitages et d'ambiances spécialement pour chaque film, y consacrant le temps et les promenades de chasse aux sons que cela requiert. Je me dois bien de faire les choses de cette manière ! Les personnent qui écrivent les histoires, organisent le tournage, jouent les personnages, les filment, les éclairent, les enregistrent et nombreuses autres participations dont seul les génériques de fin dévoilent l'ampleur, rendent chaque film plus intéressant et plus miraculeux.
En musique, je privilégie des méthodes d'enregistrement qui favorisent la sincérité de l'interprétation : enregistrement live, vrais instruments autant que possible, réenregistrement (rere) avec une prise de son qui garde des aspérités, faire relativement peu de prises (en général trois suffisent). J'évite l'usage de l'auto-tune sur les voix (sauf lorsque l'artiste l'utilise lui-même comme un instrument à part pour une question de style), les instruments virtuels non joués (sauf bien sûr en musique électronique et styles apparentés), le recalage rythmique automatique, l'accumulation d'effets ou couches d'instruments ajoutées juste parce qu'on peut le faire. Je ne voudrais pas produire quelque chose que les artistes ne sont pas capables de faire dans la réalité, ça n'est pas leur faire honneur ni leur rendre service, en particulier pour leur aventure sur scène. Je peux corriger quelques problèmes de jeu, quand ils sont vraiment dérangeants et qu'il n'y a pas eu assez de temps pour les enregistrer naturellement. Par exemple, en cas de décalage rythmique trop marqué, je peux déplacer la note ou le passage fautif d'un instrument, la plupart du temps à mi-chemin entre son emplacement erroné et ce qu'il est censée être dans un monde parfait, en prenant soin de bien faire le raccord. Cela fait disparaître la sensation de problème tout en conservant l'humanité de la prise et une trace de l'erreur originelle. Idem pour la justesse d'une voix, si malgré un montage réalisé au mieux, une syllabe ou un mot est vraiment trop dérangeant et qu'aucune prise ne fait l'affaire, je peux en ajuster la hauteur pour la rapprocher de la bonne note (la rapprocher seulement, jamais l'atteindre). Je ne traite jamais une source entière avec ce procédé, uniquement la ou les quelques syllabes qui posent problème dans le morceau, et le reste du son sera "intouché" par le plugin. Quant au procédé de mixage analogique, il constitue lui-même une ôde à la beauté de l'imperfection en ne reproduisant jamais deux fois la même chose... C'est le dispositif idéal pour assumer cette philosophie avec panache.
Maintenant que tout cela est dit, si dans un sens cela peut en rassurer certain·es sur mon éthique de travail, dans l'autre sens il apparaît logique que je puisse être réticent à mettre cet artisanat au service d'une oeuvre ou d'une démarche qui ne vient pas du coeur, qui n'est pas sincère - IA ou pas IA, cela a toujours été le cas, mais l'IA générative a cet avantage d'être instantanément disqualifiante. J'aurais la même sensation de gâchis en voyant une pochette d'album ou une affiche de film sur lesquels j'aurais travaillé qui ne viendrait pas d'une main humaine, alors que tout le reste de l'oeuvre tient d'un miracle de personnes qui ont mis leurs talents en commun. Tout ceci est valable depuis la naissance d'une idée jusqu'à la campagne de communication et publications sur les réseaux.
S'il vous plait, prenez cela en considération avant notre collaboration, repensez-y, et communiquons bien afin d'éviter les mauvaises surprises et certainement trouver de meilleurs solutions lorsqu'il vous manque un maillon à la chaîne. Merci.
Clément